Archives mensuelles : avril 2013

Au pays des frontières

La Suisse observatrice, au carrefour de l’Europe, ne l’intègre pas. Schengen tout de même, et l’horlogerie qui donne le ton aux poignets des banquiers. De l’artisan jurassien aux sièges zurichois, langues et cultures se cloisonnent. Sans accès à la mer, la Suisse entretient de nombreuses frontières. Des frontières externes comme internes qui font la typicité du marché brassicole helvétique.

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Neuchâtel, Suisse romande (08/04/2013)

Voilà vingt ans que le cartel brassicole suisse est arrivé à son terme. Les grandes industries n’ont plus le monopole assuré, pourtant, elles se maintiennent. Et les lagers ordinaires continuent de dominer le marché tout comme dans de nombreux autres pays. Pourtant la situation est ici plus complexe. D’un côté l’Allemagne, très influente pour 65% de suisses allemands, tandis que la France et l’Italie, au travers de cols montagneux, restent plus timides. C’est pourquoi la culture germanique domine toujours, en faveur de l’ancien cartel, ou de brasseries régionales qui persistent à brasser des lagers toutes plus ordinaires les unes que les autres. Alors prenons de l’altitude, direction la brasserie BFM (Brasserie des Franches Montagnes) où, Jérôme à leur tête, une bonne bande de Jurassiens brassent des bières alternatives depuis 1997.

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Jérôme et Yann, Brasserie BFM (10/04/2013)

A la fin des années 1990 brasser une bière artisanale qui ne soit ni une bière fermière, ni une bière régionale, c’est un défi des plus audacieux ! Lassé de boire des bières désaltérantes mais sans véritable goût, lassé de voir les petites brasseries régionales recopier le modèle des grandes industries. Jérôme Rebetez, venu du monde de l’œnologie, lance l’entreprise. Ça commence tout doucement, avec un progression constante. En 2009 c’est la sanctification, grâce à la critique élogieuse du New York Times. L’Abbaye de Saint Bon-Chien, une bière vieillie en fûts de chêne aillant connus le vin, est élue meilleure bière vieillie en fût !

La Saint-Bonch’ comme chacun la nomme ici, c’est toute une histoire. Elle illustre la philosophie de la brasserie. Tout commence avec Bon-Chien, le chat de garde, à défaut de chien mangeur de souris. A sa mort, que le hasard fait coïncider avec la disparition d’un certain pape, l’équipe décide de le sanctifier. Saint Bon-Chien cumule les honneurs puisqu’il donne son nom à cette bière d’exception, précédé de l’appellation d’Abbaye, par simple ironie. Les belges en prennent pour leur grade…

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Fûts de « Saint-Bonch’ « , Brasserie BFM (10/04/2013)

En dehors de cette bière vieillie en fût de chêne, le reste de la gamme n’est pas moins original puisque les bières intègrent bien souvent des ingrédients tiers, une caractéristique de la brasserie. Et toujours des saveurs particulières, souvent de l’acidité, une marque de fabrique revendiquée. « Nous ne brassons pas des bières américaines en Suisse, mais des bières jurassiennes à Saignelégier ». Aujourd’hui la BFM n’est plus seule sur le marché suisse, d’autres brasseries se développent, le plus souvent dans des contrées francophones ou italiennes. Mais en écoulant 80% de sa production au sein de la confédération, la BFM s’affirme comme motrice du renouveau brassicole suisse, une belle prouesse pour une brasserie qui atteint les 2600hl/an.

Non loin de là, à Berne, se trouve le Erzbierschof, meilleur bar à bière du pays. Situé à plus de 25 kilomètres de la Suisse romande, le Erzbierschof est un contre-exemple. On y parle le suisse-allemand en y dégustant des bières d’exceptions venues du monde entier. Les plus célèbres brasseries d’Amérique du Nord ou de Scandinavie y sont servies, de riches frigos cachés sous un garage de tuning, un premier pas surprenant pour la Craft Beer dans le monde alémanique. Geeks locaux comme étrangers s’y retrouvent pour échanger autour de crus d’exception.

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Erzbierschof, Berne (09/04/2013)

En Suisse autant qu’en France, la critique fuse aussi contre les « brasseurs-couleur », ces brasseries de campagne qui déclinent leur gamme en bières blondes, ambrées, et brunes. La Suisse se trouve au centre de l’Europe, et il est difficile de conclure par une description précise. Hybride peut-être, la BFM ne revendique pas moins de brasser quelque chose de différent, non pas une pâle copie. Il faut certainement aller chercher du côté italien pour comprendre cette dynamique, à savoir la création de bières influencées par la nouvelle vague mais qui mettent en avant des spécificités et une création locale. Sans inventer le style suisse, la BFM donne tout de même le ton. En France, nous espérons suivre cet exemple, car après le très large développement des « brasseurs-couleur », de nouvelles brasseries travaillent pour la création de vrais produits.

En Suisse, retenons que le pays est pour l’instant fragmenté en deux grandes parties. Le monde alémanique des lagers ordinaires et le reste, mais pour combien de temps encore ? De belles perspectives pour le futur ! Enfin retenons que cette Suisse nom germanophone n’a pas encore de véritable identité, et balance entre l’Italie et les Etats-Unis, deux mondes de la bière aussi différents que qualitatifs. Mais après une semaine passée à Saignelégier, une idée persiste : n’y aurait-il pas une vision latine de la bière en dehors de l’industrie ? La BFM, certaines brasseries françaises, comme de célèbres institutions italiennes ; dans ces trois pays un renouveau se met en place, sous une forme encore trop méconnue, mais tellement prometteuse !

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